Bouillé Histoire

Bouillé

Moulin - 1969BOUILLÉ (Bulliacum et parfois Bolliacum), situé sur le bord du joli marais boisé de 1’Autise, à peu de distance du point où cette rivière se jetait jadis dans le golfe des Pictons, fut dès les temps les plus reculés transformé en un lieu de refuge. Et cet établissement se justifiait d’ailleurs en tous points, par l’existence d’un îlot voisin du rivage, et par 1’abondance des eaux vives qui font de Bouillé un des sites les plus agréables de la région de Maillezais.

II est donc tout naturel qu’on ait trouvé au commencement du siècle dernier, en démolissant le manoir, bati pendant le moyen-âge, sur l’emplacement du refuge gaulois, un dépôt de haches en silex et deux lames d’épées en bronze. Aux alentours de l’église dédiée a saint Quentin, an lieu dit Champ-de-la-Croix, on a exhumé d’assez nombreux débris de l’époque romaine. Un fragment de colonne et quelques parcelles de revêtements de murailles décorées de peintures mêlés a ces décombres, indiquent qu’ils provenaient d’une villa où le luxe avait pénétré.

LES SEIGNEURS DE BOUILLÉ

Sous le regime féodal, Bouilé devient une chatellenie relevant de Benet. Les sires de Bouillé avaient droit de haute, moyenne et basse justice sur leurs sujets, qui à leur tour pouvaient faire appel devant la Prévôté de Niort dont le château recevait l’hommage de Benet.

Ce droit de justice fut le sujet de longues contestations entre Maurice de Lenay, sgr de Bouillé, et Jean de Berry, apanagiste et comte de Poitou. Le procès se termina en 1404, par une sentence favorable aux sires de Bouillé. On a la liste de ses seigneurs depuis le xii siècle. .Nous la donnons d’âpres Fillon.

Les plus anciens connus s’étaient fait un nom patronymique de celui de leur fief, qui passa vers 1230, dans la famille de Jaunay, par le mariage d’Eustache de Bouillé avec Etienne 1 de Jaunay, trisaieul de Jeanne, femme de Maurice de Lenay, et mère d’une fille du même nom qui épousa. en 1399, Jean Odart, chevalier angevin, capitaine de Champigny-sur-Veude. Durant quatre autres générations successives, la seigneurie tomba encore en quenouille. De Jeanne de Lenay naquit Catherine Odart, mariée deux fois: 1: A Jean de Carruit; 2: A Arlus Bonnet, fils du seigneur de la Chapelle-Bertrand, dont elle eut Jeanne Bonnet, épouse de Joachim Sanglier, sieur du Bois-Rogues, qui la rendit mère, en 1 469, de Renée.

Celle-ci eut pour mari Mathurin Taveau, baron de Mortemer. Quatre enfants naquirent d’eux : trois fils et une fille : ce fut la fille qui eut Bouillé en partage.

(Guérine Taveau s’unit,en 1515, à Antoine du Fouilloux, et donna le jour a Jacques du Fouilloux, L’auteur de la Vénerie, dont nous parlerons plus loin. Ce personnage, d’un talent si original, devint en 1521, par le décès de sa mère, seigneur do Bouillé, qu’il transmit, a sa mort arrivée le 5 août 1580, a Marie Calus sa niece, veuve de Jean do la Have, lieutenant-general en la senechaussee de Poitou. Avec elle recommença la série deja si longue des dames de Bouillé. Urbaine de la Have, sa fille et son heritiere en 1597, fut femme de Pierre de I’Aunay, chevalier de l’ordre, et mère de Françoise de l’Aunay qui se maria avec François Bouhier, sieur dc la Rocheguillaume, capitaine de Vouvent.

C’est pendant que Françoise do l’Aunay était dame de Bouillé, qu’Agrippa d’Aubigne’ s’empara du château qu’il abandonna a Sully alors gouverneur du Poitou. A peine maître de la forteresse, Sully ordonna le 15 octobre 1615 au sieur Duchene, commissaire ordinaire do 1’artillerie, et au soldat Lalemand de remettre la place au sieur Geay, demeurant a Xanton qui avait l’ordre de faire l’inventaire des meubles renfermes dans le château « pour valoir en temps et lieu ce que de droit. ».

Marie-Urbaine Bouhier, l’une des deux filles de Vincent dont nous avons parle plus haut, prit la seigneurie en 1640, et la transmit a la famille d’Appelvoisin, par son mariage avec Jacques d’Appelvoisin, sieur de Saint-Hilaire. Voici, d’après les registres mortuaires de Bouillé, comment ??? libellé son acte de décès et d’inhumation :

« Le 24 Juillet 1697 a été inhumée par moy prêtre soussigné dans l’église de Bouillé, au bas des marches de l’autel, du c6té de l’Évangile le corps de dame Marie-Urbaine Boyer, en son vivant épouse de messire Jacques d’Appelvoisin, seigneur de Boulllé, de Saint-Hilaire, etc., laquelle est décédée après avoir reçu les derniers sacrements de l’Église avec la dévotion digne d’une vie tout a fait chrétienne ; elle avait souffert lés douleurs d’une maladie de près d’une année avec une patience extraordinaire; elle a laissé. sa noble famille dans une affliction très sensible, et les habitons de la paroisse inconsolables d’avoir perdu avec leur Dame leur consolation, leur secours et leur support. »

BARON, prieur de Bouillé

Henri leur fils, homme de moeurs violentes, se fit une triste célébrité dans le pays par ses rapines a main armée. On raconte qu’ayant épouse, le 27 mars l691, Marie Arrivé, fille du lieutenant-général au siège de Fontenay, il crut que cette. alliance lui assurerait l’impunité de ses méfaits; mais les parents de sa femme furent les premiers a solliciter son interdiction et la rupture dc son mariage..

Le petit château actuel de Bouillé a été bâti par lui, sur les ruines de l’ancien manoir féodal. Ce château, autrefois entouré de douves a demi comblées, et sur lesquelles enjambait son pont-levis, se compose, d’un gros pavillon flanque de deux tours carrées. Deux ailés en fer a cheval entourent une cour fermée par une belle grille en fer forge. Cette construction n’offre rien de remarquable, si ce n’est la charpente qui affecte la forme de la carène d’un vaisseau renversé. La date de 1704, gravée a la clef do voûte de 1’arc qui supporte 1’escalier, précise I’epoque. de la reconstruction par Henri d’Appelvoisin dont on devine encore les armes accoles a celles. de Marie Arrivé. Ces amies qui sont de gueules, a la herse d’or de trois traits, se reconnaissent malgré les mutilations des hommes et les injures du temps, entre les griffes des deux lions de pierre places sur les pilastres de 1’entrée.

Malgré sa mauvaise conduite, Henri d’Appelvoisin n’était pourtant pas un homme sans valeur. II aimait les arts, et avait décore sa demeure d’un grand nombre de tableaux et d’autres objets de prix. Un inventaire dresse a l’occasion de son procès en séparation, mentionne, entre autres choses curieuses, un portrait de Jacques du Fouilloux point sur bois, de belles tapisseries de Haute lisse, et une assez grande quantité de porcelaines orientales. Jacques son fils, ne en 1094, ne parait pas avoir niarche sur ses traces, Une fille de ce dernier porta Bouillé aux de Lespinay-Beaumont qui le possédaient au moment de la Révolution.

FONTAINE DE SAINT-QUENTIN DE BOUILLÉ

Saint Quentin

Non loin du bourg de Bouille se trouve la fameuse fontaine de Saint-Quentin qui parait sortir d’une ancienne carrière, car elle a ses bords et son fonds entièrement garnis de pierres inégales. Sa profondeur est d’environ sept mètres, et sa limpidité très grande. Cette fontaine, bien connue des touristes, donne tant d’eau qu’elle forme aussitôt un fort ruisseau qui va grossir un bras de l’Autise, se dirigeant sur Saint-Sigismond.

Il faut ajouter que les eaux que perd l’Autise dans des gouffres qui existent entre le moulin de Nieul-Denant et le pont d’Oulmes, sont supposées venir alimenter en partie la belle fontaine de Bouille si bien decrite par Dugast-Matifeux :

« Cette fontaine, dit l’érudit Vendeen, forme un petit étang entoure de frais ombrages et dont les bords, peu profonds et couverts de plantes aquatiques, n’offrent de remarquable : que la limpidité de l’onde; mais au milieu se trouve un rond-point, absolument dégarni, que l’herbage dessine et contourne comme un cercle. La, le roc calcaire est creuse en entonnoir extrêmement profond. Lorsqu’on s’y promène en bateau, et que le ciel est éclaire, il offre a l’observateur une perspective des plus saisissantes. Grâce a la transparence extraordinaire de l’eau, qui permet a l’oei1 de plonger jusqu’au fond du gouffre, on voit d’innombrables poissons nager et circuler; on les suit de l’oeil; on assiste a toutes leurs évolutions, comme s’ils étaient places devant soi dans un immense vase de cristal : on distingue nettement leurs espèces, et, ce qui est encore plus singulier, leurs écailles se colorent des plus vives nuances d’or et d’argent, d’azur et d’émeraude, par la réfraction de la lumière sur laquelle l’eau produit l’effet du prisme. Le mirage est si parfait, qu’on se croirait volontiers suspendu en l’air, dansun ballon, plutot que porte sur un etang dans une nacelle. En voyant se blottir dans la pelouse verdatre du fond de la source les etres multicolores qui la peuplent et la sillonnent dans tous les sens, peu s’en faut qu’on ne les prenue poor des oiseaux qui apres avoir longtemps voltige sous vos yeux, viennent enfin se poser a terre. »

On comprend tout l’attrait qu’un pareil voisinage devait avoir pour un homme du caractère de Jacques du Fouilloux, ce sensuel ami des jouissances de la vie rustique. Aussi faisait-il souvent sa résidence a Bouillé ou son coeur avait rencontre plus d’un lien pour le retenir. ¦

JACQUES DU FOUILLOUX

Jacques du Fouilloux, dont un des ancêtres était châtelain de Thouars, naquit dans les premiers jours de septembre 1519, soit a Bouille, ou sa mere faisait sa résidence habituelle, et on elle finit ses jours, soit plus vraisemblablement au château du Fouilloux, paroisse de Saint-Martin-en-Gâtine. Ce qui tendrait a le faire croire, ce sont les vers suivants qui nous apprendront quelque chose de sa vie.

Pendant le temps que le noble Francois
Faisoit ployer la France sous ses lois.
Tendre orphelin, sortant de la tétine,
Transporte fus dehors de. ma Gâtine ;
Dans un pays de bols et de rochers,
Lieu bien hante de cerf et de sangliers
En servitude en ce lieu fus longtemps.
Et a Linières ou ne perdis mon temps…
Car volontiers noire généalogie
Les filles aime, armes et vénerie.
Quand j’eus vingt ans, il me prit une envie,
M’émanciper, vivre a ma fantaisie.

Il semble que les troisième et quatrième vers de la dernière strophe résument assez bien l’histoire de ses ancêtres, car c’était, an témoignage de Fillon, une race de vigoureux et gais gentilshommes qui ne s’écartèrent jamais, en effet, de cette règle de vie jusqu’au l’entière extinction de leur lignée. On dit même que les femmes de cette maison eurent le privilège de 1’apporter en dot a leurs maris et de la passer a leurs descendants avec le sang des du Fouilloux. Ayant perdu son pere en 1528, il eut pour tuteur Rêne de la Rochefoucault: Jean Viron prêtre, puis un troisième qui administra ses biens d’une façon peu honnête, et a la veuve duquel il intenta un procès en 1540.

Ayant atteint sa majorité, il s’échappa un beau matin de Linières, suivi de son limier Tire-Fort « n’oubliant rien sinon a dire adieu ». Tandis qu’il vaguait a travers la campagne, un cerf partit: il se mit aussitôt a sa poursuite, et arriva, non sans quelques aventures, dans sa chére Gâtine qu’il avait laissée a l’age de cinq ans. Ce fut ainsi qu’il fit son entrée dans le monde. Depuis, les lettres et le plaisir fureat ses seules occupations.

Marie le 20 août 1554, a Jeanne Berthelot, fille d’un conseiller au Parlement de Paris, « pourvue d’une grosse dot et de beaucoup d’attraits » mais qui ne put se faire aux allures dissipees de son mari, du Fouilloux eut de cette union qui ne fut pas heureuse un seul fils qui fut page de Guy du Daillon sieur du Lude, gouverneur du Poitou. Le jeune du Fouilloux mourut a peine age de seize ans, peu de temps après sa mère.

Si l’on en croyait une note conservée a la Bibliothèque nationale, du Fouilloux se serait vite console de ses chagrins domestiques, et de faciles et nombreuses amours lui auraient permis de présenter a Henri III, lors du séjour que ce prince fit a Poitiers en 1577, une compagnie de cinquante hommes d’armes uniquement composée de ses bâtards. Une belle jeune fille de Bouille, nommée Jehanne Limouzin, eut de lui sept a huit enfants dont quelques-uns recurent le nom paternel, qu’ils passèrent a leurs descendants aujourd’hui complètement éteints.

Une tradition populaire, encore vivace dans la Gatine, nous a transmis le conte qui se faisait, du temps de ce grand enjôleur de beautés campagnardes, sur ses procèdes de séduction. Il avait, dit-on, dans le verger de chacun de ses châteaux, un pommier dont les fruits vermeils avaient pour résultat d’attirer invinciblement vers sa demeure toute femme qui s’était laissée aller a en manger un. Le charme était si puissant, que l’imprudente courait elle-même a sa perte. Du Fouilloux ne sortait jamais du logis, sans en avoir leste sa poche. – Il arriva un jour que, s’étant adresse a une gardeuse de porcs (c’était vers la fin de sa vie), celle-ci mieux avisée, au lieu de mordre au dangereux fruit le jeta sournoisement a une grosse truie couchée a ses cotes. – Or, pensez ce qu’il advint. La nuit suivante, le noble châtelain entendit tout a coup un effroyable bruit dans 1’escalier ; il lui sembla que le diable en personne frappât la pierre de son pied fourchu. Presque aussitôt, il se vit assaillir par un animal immonde, qui faillit 1’étouffer sous ses piétinements. Demi-mort, le lendemain, du Fouilloux; jugea prudent de faire du feu de ses pommiers, dont l’espèce s’est perdue, maigre tout le soin que plusieurs se sont donne pour la conserver.

Dans le don d’Amoureuse Mercy qui lui aurait été accorde par une bergère qu’il aurait rencontrée dans les forets, il fait le portrait de l’une d’elles qui avait attire ses regards. Ce portrait, fait par opposition avec celui des dames de la Cour, contient 70 vers, et l’on peut dire qu’il n’embellit point la nature ; sa bergère ressemble précisément aux nôtres, et notre Céladon n’en fait point une Astree.

Point ne portoit gants de chamois, mitaines,
Ains en tout temps a découvert ses veines,
Ne portoit point caleçons, ni patins, .
L’egail lavoit ses pieds tous les matins,
Point ne trompoit le monde en ses cheveux,
Mais les siens vrais lui tomboient sur les yeux.

Prépose a la garde des chasses du roi dans la province du Poitou des 1561, et confirme dans sa première commission, par lettres de Charles IX, données a Chenonceaux le 26 aout 1571, du Fouilloux put se livrer avec frénésie a son amour immodéré de la chasse. Des lors, il s’appliqua a résumer sous forme de préceptes, les connaissances cynégétiques qu’il avait acquises. Il composa son livre de la Vénerie qui a fait sa célébrité. C’est un ouvrage écrit avec beaucoup de gaité, de verve et d’originalité, et rempli d’observations curieuses, dont les travaux des naturalistes modernes ont démontre l’exactitude. Bien que le sujet principal ait trait a la chasse du cerf, du sanglier, du lièvre et du renard, il y joint plusieurs recettes ou remèdes pour guerir les chiens des maladies auxquelles ils sont sujets. Le livre, divise en 63 chapitres, fut dédie au roi Charles IX: il dut être fort bien reçu de ce monarque, le chasseur le plus intelligent de son royaume et qui lui-même a écrit en maitre sur cette matière.

VenerieLa première édition de la Vénerie parut a Poitiers en 1562, chez les Marnef et les Boucher frères, et depuis a Paris, chez Galiot-du-Pré, en 1573. Il a paru une troisième édition in-4°, a Paris en 1624, avec des figures et quelques augmentations. L’auteur avait joint a son traite de la Chasse un petit poème en vers français intitule : L Adolescence de Jacques du Fouilloux et écuyer, seigneur du dit lieu. Mais ce poème ne fait pas grand honneur a sa muse; c’est une pièce d’un assortiment bizarre, sans merite, ni du cote de l’invention, ni du cote de l’expression. Depuis ce moment la Vénerie a été imprinte vingt-deux fois en France, trois ou quatre fois en Allemagne et une a Milan.

On a joint a quelques-unes de ces nombreuses éditions la Fauconnerie, de Jean de Franchieres; la Chasse au loup, de Clamorgan; et le Miroir de Fauconnerie, de Pierre Harmont.

Jacques du Fouilloux finit ses jours le 5 août 1580, laissant pour héritière d’une fortune assez considérable, la fille de sa soeur, Marie Catus, seconde femme de Jean de la Haye, lieutenant-général de la senechaussee du Poitou.